Par Jade Peek, vice-présidente nationale

Une ou un féministe est une personne qui croit que chaque personne, peu importe son genre, mérite dignité, accès, et droits

Marche Walk the Talk à Halifax. (Jade Peek)

Après avoir passé 23 années sur cette terre, je pense à combien d’autres années il me reste, et je me demande si je serai la prochaine personne à être ajoutée à la liste grandissante de femmes trans qui sont assassinées en Amérique du Nord. L’inclusion trans est devenue une priorité grandissante parmi les leaders étudiants, bien que cet enjeu demeure compliqué.

La sensibilisation à la violence sexuelle, à l’équité des genres, aux femmes, aux filles et aux personnes bispirituelles disparues et assassinées, ainsi qu’à la justice génésique, la stigmatisation et aux fausses représentations a grandi grâce à la mobilisation collective des dernières années. À l’échelle fédérale au Canada, la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme est devenue le ministère des Femmes et de l’Égalité des genres le 13 décembre 2018, accompagné d’un projet pour créer un cadre pour lutter contre la violence fondée sexuelle dans les établissements postsecondaires. Il s’agit d’un mouvement dans la bonne direction. Mais, malgré ces bonnes nouvelles, la législation et la politique sur ces questions continuent d’avancer à pas de tortue, et même de reculer à certains égards.

Par exemple, en août 2016, le gouvernement libéral actuel, par l’entremise de Santé Canada, a ramené de cinq ans à un an la limite de temps pour le don de sang de la part des hommes gais actifs sexuellement. Étonnamment, la Société canadienne du sang a également inclus les femmes transgenres dans cette interdiction de don de sang. Ces politiques ont été maintenues malgré les pénuries de sang en 2017 et 2018.

Alors que les progrès scientifiques, sociétaux et religieux continuent à mener vers une meilleure compréhension et acceptation des personnes trans et non binaires, la transphobie continue d’être promue par l’extrême droite, les suprémacistes blancs, le mouvement conservateur dominant, et le mouvement féministe radical excluant les trans (TERF en anglais). Il s’agit là d’une dangereuse escalade des campagnes de peur, surtout lorsqu’elle s’infiltre dans les mouvements populaires en faveur de l’égalité des sexes.

Le mouvement TERF est un sous-secteur de la deuxième vague féministe des années 1960, qui s’est intégré à la révolution du genre dans les médias sociaux des années 2000. Grâce à des tactiques de harcèlement en ligne et à la diffusion de fausses nouvelles dans des groupes fermés, les actions de féministes radicales ont incité de la violence physique à l’égard des personnes à genres divers.

Par exemple, en mai 2017, la caricaturiste Sophie Labelle a fait l’objet de menaces de mort et de harcèlement en ligne de la part de féministes radicales pour un lancement qui a eu lieu à Venus Envy, une librairie et boutique érotique populaire à Halifax. Andrea Stratis, une personne non binaire, a été agressée au centre-ville de Whitehorse, et Saye Skye, un homme trans, a été agressé et a reçu des menaces de mort en juillet 2018 à Toronto. Souvent, ces mouvements insistent sur le fait que les personnes trans et non binaires ne sont pas réellement en danger, mais qu’elles entravent simplement le progrès des femmes. Non seulement cette idéologie est fausse, mais elle est aussi extrêmement fâcheuse.

La plupart des données continues sur la violence à l’égard des personnes à genres divers proviennent des États-Unis. Toutefois, en comparant le ratio de la population et la violence signalée, nous savons que les personnes trans et non binaires sont victimes de violence à un taux plus élevé que la moyenne des Canadiennes et Canadiens. Une étude menée par Statistique Canada en 2015 a révélé que près d’un jeune trans ou non binaire sur quatre, âgé de 19 à 25 ans, a déclaré avoir été physiquement forcé d’avoir des relations sexuelles, plus de 70 pour cent a déclaré avoir été victime de harcèlement sexuel et 44 pour cent de cyberintimidation.

De plus, la Commission interaméricaine des droits de l’homme a réalisé une étude montrant que l’espérance de vie moyenne d’une femme transsexuelle en Amérique latine est de 30 à 35 ans. Aux États-Unis, en 2018 seulement, plus de 22 femmes trans ont été assassinées, dont 85 pour cent étaient des personnes de couleur et 64 pour cent avaient moins de 35 ans.

Ces faits décourageants et le militantisme de la base dévoué ont fait en sorte que le projet de loi C-16 a reçu la sanction royale en 2017. Le projet de loi a modifié la Loi canadienne sur les droits de la personne pour inclure l’identité et l’expression sexuelles dans la liste des motifs de discrimination. Cependant, malgré ces changements, les personnes à genres divers ont encore un accès limité aux soins de santé, au logement, à l’emploi et sont souvent victimes de violence. Il convient de noter que les actes de violence physique signalés sont souvent perpétués par des hommes et que cette instigation à la violence peut être en partie attribuée à nos propres conflits au sein du mouvement féministe quant à l’existence de l’identité trans et non binaire.

J’ai vécu cette expérience lorsque j’ai dénoncé les organisatrices de la Marche des femmes d’Halifax de 2018 pour leur manque d’action contre la violence transphobe dans nos collectivités, préférant plutôt mettre l’accent sur les bouffonneries de Donald Trump. Comme les organisatrices n’ont pas agi à la suite de l’intimidation en ligne perpétuée par les féministes radicales contre notre groupe, nous avons créé notre propre marche menée par des personnes à genres divers noires et autochtones, appelée Walking The Talk (passer de la parole aux actes) pour souligner la nécessité d’un mouvement de femmes intersectionnel.

Alors que nous essayons de faire pression sur les institutions patriarcales qui rejettent nos mouvements féministes et du genre, nous devons commencer à investir dans notre durabilité. Il est important que les mouvements impartiaux en faveur de l’équité entre les genres défendent et comprennent de tout cœur la violence, l’histoire et la réalité des personnes à genres divers. Il est essentiel de lutter ensemble contre la violence pour promouvoir le féminisme et parvenir à l’égalité économique, politique et sociale des personnes à genres divers.

À l’occasion de la Journée internationale de la femme, je réfléchis à l’expérience des femmes transgenres et des personnes à genres divers au Canada, aux expériences que nous avons vécues, aux progrès qui ont été réalisés et à ceux qui restent à faire.

Mon programme féministe n’est pas fondé sur l’acquisition d’une monnaie sociale ou l’alignement avec la tendance de la justice sociale. Mon programme consiste à repousser les limites en partageant une culture d’équité entre les genres qui est renforcée par la compréhension de nos traumatismes collectifs. Une féministe est une personne qui croit que chaque être humain, quel que soit son genre, mérite dignité, accès et droits, et qui défend cette croyance que ce soit au gouvernement, dans les institutions ou même en salle de classe. J’espère que nous reconnaîtrons que le féminisme radical excluant les trans travaille main dans la main avec le patriarcat et ne peut être détruit que par les principes du féminisme intersectionnel. Peut-être que, une fois cette étape franchie, je ne deviendrai pas une autre statistique.