Au cours de la dernière décennie, des chercheurs et des chercheuses d'un bout à l'autre du Canada ont été confrontés à l'ingérence dans leur travail de la part d'entreprises privées ou d'établissements de recherche. Voici des exemples de « dénonciateurs » de haut profil qui ont rempli leur obligation morale en tant que chercheurs et chercheuses du domaine public en s'opposant aux pressions d'un établissement ou d'une entreprise qui voulait dissimuler des découvertes et réprimer la recherche universitaire honnête.
David Noble est historien à l'Université York. Il a atteint la notoriété après son analyse intransigeante des effets de la technologie sur l'apprentissage en salle de classe. Dans son livre, Digital Diploma Mills: The Automation of Higher Education, Noble maintient que le désir de convertir les salles de classe nord-américaines au numérique n'est qu'un prétexte pour commercialiser l'éducation supérieure. Noble affirme que les raisons d'économie utilisées pour justifier les salles de classe « virtuelles » vont à l'encontre des preuves empiriques. Selon Noble, l'éducation en ligne fait l'affaire des administrateurs d'université parce que cela leur permet - à eux et à leur établissement - de profiter de la commercialisation de leurs propres logiciels et contenus.
Quels que soient les jugements de Noble sur les tendances émergeantes dans le domaine de l'éducation supérieure, la liberté universitaire devrait lui assurer le droit de poursuivre son travail, et on ne devrait pas limiter ses perspectives d'emploi pour l'avenir. Donc, lorsque l'administration de l'Université Simon Fraser a bloqué la nomination de Noble à la prestigieuse chaire des sciences humaines J.S. Woodsworth, ce fut très inquiétant pour la communauté des chercheurs et des chercheuses. Noble avait été recommandé à l'unanimité pour ce poste par le comité officiel des candidatures, et le département des sciences humaines avait massivement accepté la recommandation.
Noble a refusé de se plier à l'attaque de l'administration de l'Université Simon Fraser contre ses droits d'universitaire et a entamé une série de communications qui ont poussé l'Association canadienne des professeures et professeurs d'université à établir un comité d'enquête. Entre-temps, 120 historiens des États-Unis ont signé une lettre de protestation contre l'action de l'administration, se joignant ainsi au ch¦ur de voix canadiennes qui a publiquement appuyé Noble. Bien que l'affaire n'ait toujours pas été réglée, les chercheurs et les chercheuses lui doivent beaucoup pour avoir vigoureusement défié cette pratique de punir les universitaires qui critiquent le système dans lequel ils travaillent.
Dr. Nancy Olivieri
Résistance à l'ingérence de l'entreprise privée
La libre circulation de l'information est essentielle à la recherche. Pourtant, le nombre de contrats de recherche commandités par l'industrie auprès des établissements d'enseignement publics qui comportent des clauses de confidentialité augmentent. Ces contrats limitent la dissémination des résultats et posent une menace importante à la santé et au bien-être des Canadiens et des Canadiennes.
Lorsque la Dre Nancy Olivieri travaillait au Hospital for Sick Children (HSC) affilié à l'Université de Toronto, elle a signé un contrat avec l'entreprise pharmaceutique Apotex pour tester un nouveau médicament. Le contrat comportait une clause de confidentialité. Mais lorsque Mme Olivieri a constaté des concentrations élevées de fer dans le sang chez certains de ses sujets, qui étaient des enfants, ce qui pourraient nuire aux fonctions hépatiques, provoquer une cirrhose du foie et mettre ainsi leur vie un danger, elle a tout de suite arrêté les tests et insisté pour qu'on avertisse les parents quant aux risques pour la santé de ses patients. La firme Apotex a non seulement refusé, elle a cessé toute analyse de ses médicaments à cet hôpital, confisqué le médicament expérimental et congédié Mme Olivieri, la menaçant de poursuites juridiques si elle révélait quelque information que ce soit aux patients.
Agissant selon ses obligations morales et confiante qu'elle aurait l'appui de l'université et de l'hôpital, Mme Olivieri a tout
de même informé ses patients des risques. Le Globe and Mail a appelé la série d'événements bizarres qui ont eu lieu par la suite,
« le pire scandale du milieu de la recherche universitaire au Canada depuis des décennies ».
Mme Olivieri et les gens qui l'appuyaient ont reçu des lettres menaçantes anonymes qui, comme on l'a découvert plus tard, avaient été envoyées par Gideon Koren, un collègue de travail qui lui aussi recevait du financement d'Apotex. Koren a également envoyé des lettres anonymes aux médias et au comité de discipline de l'hôpital faisant des allégations non fondées contre Mme Olivieri. Apotex et certains membres du personnel supérieur de l'hôpital et de l'université ont plus tard utilisé ces allégations pour lancer des accusations d'inconduite contre Mme Olivieri. L'entreprise pharmaceutique s'est également servie de ces allégations lors de tentatives pour attaquer la crédibilité de Mme Olivieri et a prétendu que ses inquiétudes par rapport au médicament étaient non fondées. Les employeurs de Mme Olivieri lui ont caché l'existence de ces allégations et ne lui ont pas donné l'occasion de se disculper et de défendre sa réputation.
Six ans après la découverte des premiers indices qui signalaient que le médicament d'Apotex pouvait poser des problèmes, un comité d'enquête indépendant a innocenté Mme Olivieri de toute allégation d'inconduite. Le rapport du comité (qui contient plus de 1400 notes sur la trace écrite de la circulation des communications sur l'incident) a fait 31 recommandations, dont l'exclusion des clauses de confidentialité des contrats de recherche. Le rapport a explicitement critiqué l'Université de Toronto et le Hospital for Sick Children de ne pas avoir protégé la liberté universitaire de Mme Olivieri. Au moment de l'attaque contre Mme Olivieri, l'université négociait avec Apotex un investissement d'infrastructure de 20 millions de dollars, et il serait vraisemblable que l'établissement s'était laissé influencer par des considérations financières lorsqu'il a manqué à ses obligations envers la docteure et n'a pas défendu ses droits et libertés en tant que chercheuse.
Pendant sa lutte pour défendre les pratiques de recherche éthiques, Mme Olivieri a fait d'importantes contributions au mouvement de dénonciation des violations du droit à la liberté universitaire. Mme Olivieri est un des membres fondateurs des médecins pour l'intégrité dans le milieu de la recherche (Doctors for Research Integrity), et milite contre l'influence néfaste des intérêts de l'entreprise privée dans le milieu public de la recherche.
Visitez le site de l'Association canadienne des professeures et professeurs d'université pour obtenir des renseignements sur l'enquête et des articles sur le cas de la docteure Nancy Olivieri :
http://www.caut.ca/english/issues/acadfreedom/olivieri.asp
http://www.caut.ca/english/issues/acadfreedom/olivieri_supplement.asp
David Healy
Le refus de se taire
David Healy est un universitaire renommé du collège de médecine de l'Université de Wales, qui étudie les médicaments anti-dépressifs inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine. En septembre 2000, Healy a accepté un poste au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CTSM) de l'Université de Toronto, qui tentait de le recruter depuis juillet 1999. Peu de temps après, il s'est rendu à Toronto pour participer, avec d'autres conférenciers distingués, à un colloque international sur l'histoire et l'avenir de la psychiatrie. La conférence de Healy portait sur les conflits entre la pratique clinique acceptée en ce qui concerne les médicaments expérimentaux et l'influence accrue des sociétés privées dans la recherche publique. Il a suggéré que des grandes entreprises pharmaceutiques, comme les sociétés productrices de tabac avant elles, cachent peut-être des études qui révèleraient les dangers de l'utilisation de leurs produits.
Les recherches du Dr Healy, basées sur des données du fabricant du Prozac, Eli Lilly, l'ont mené à estimer que 50 000 personnes qui consommaient du Prozac se seraient peut-être suicidées depuis la lancée du produit, ce qui dépasse le nombre de personnes qui se seraient suicidées si elles n'avaient pas reçu ce traitement. Selon Healy, les suicides seraient dus aux effets secondaires connus sous le nom d'acathisie, soit une agitation intérieure qui peut causer des comportements violents et suicidaires chez certains patients traités avec des inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine.
Après cette communication, qui d'ailleurs avait obtenue la meilleure note lors de l'évaluation faite par les participants et les membres du groupe d'experts qui ont assisté à la conférence, l'université a annoncé à Healy que le poste lui avait été retiré.
Des organisations de professeurs comme l'Association canadienne des professeures et professeurs d'université et l'association des professeurs de l'Université de Toronto croient que les contributions financières importantes faites par Eli Lilly au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CTSM) étaient en cause dans la décision du Centre. Depuis, des organisations et des chercheurs se sont ralliés en grands nombres à la cause du Dr Healy dans cette lutte importante contre l'érosion de la liberté universitaire au sein d'établissements compromis par le financement privé. À la fin, il a été prouvé que le Dr Healy avait raison lorsque l'Université et le Centre ont accepté de conclure une entente pour régler la poursuite qu'il a intentée contre eux. Dans sa déclaration, l'université a déclaré que l'entente soulignait son appui pour la libre expression d'opinions critiques et reconnaissait l'érudition du Dr Healy en confirmant sa nomination à titre de professeur invité à la Faculté de médecine. Le cas du Dr Healy a attiré l'attention du monde sur l'effet de corruption que pouvait avoir le financement privé sur la recherche dans les établissements publics. Sa victoire démontre que les universitaires militants peuvent bien se défendre contre les attaques sur la liberté universitaire.
Visitez les pages suivantes du site de l'Association canadienne des professeures et professeurs d'université pour obtenir des renseignements sur le cas du Dr David Healy :
http://www.caut.ca/english/bulletin/2001_may/default.asp
http://www.caut.ca/english/publications/news_releases/20010924_lawsuit.asp
http://www.caut.ca/english/publications/news_releases/20020429Healy.asp